
Dure vie, douce retraite

|
|
||||||||||||
Il n'a nul besoin de consulter ses papiers pour citer la date de son départ en retraite. "Ma nouvelle vie a commencé le 1er octobre 2006", sourit-il. Ce jour-là, Jean-Paul Chauvet a mis fin à une longue vie de travail : à 14 ans, hiver comme été, il partait au petit matin, à vélo, pour aller travailler dans une forge située à 2 km de la ferme de ses parents. "J'étais un gamin et d'un seul coup, je suis passé dans le monde des adultes, raconte-t-il. Au début, l'idée me plaisait, mais j'ai très vite déchanté. C'était un métier très dur, chez des patrons très durs."
Jean-Paul Chauvet a grandi près de Nantes, au sein d'une famille de fermiers comptant neuf enfants. Il est bon élève mais n'imagine pas de continuer l'école au-delà du certificat d'études primaires. "Dans ma tête, la question ne se posait même pas", se souvient-il. A 14 ans, lorsque sa mère lui demande ce qu'il veut faire, il hésite un instant avant de répondre électricien ou mécanicien. "Elle m'a dit : "Ça tombe bien, le forgeron d'à côté cherche un apprenti."" Deux mois plus tard, Jean-Paul Chauvet devient apprenti mécanicien agricole.
Le jeune garçon, qui est alors "haut et gros comme rien", travaille dix heures par jour à raffûter le matériel, fabriquer des socs de charrue ou monter des charpentes métalliques. A la forge, il ne porte ni gants ni lunettes de protection : lorsque des corps étrangers lui abîment l'oeil, le patron l'emmène chez l'ophtalmologiste avant de le ramener au travail. "J'ai appris mon métier à coups de pied au derrière, au sens propre du terme, explique-t-il. Mais il ne me serait jamais venu à l'idée de me plaindre à mes parents : ils étaient déjà contents qu'il y en ait un de plus de casé."
Le jeune apprenti passe trois ans à la forge avant d'être engagé chez un concessionnaire de matériel agricole de la région. De cette période, il lui reste deux cicatrices : l'une sur la main - un embout rouillé qui lui a transpercé le doigt et qui n'a jamais été vraiment soigné -, l'autre sur l'oreille. "Je suis tombé sur une pièce de métal et mon oreille s'est presque décrochée, raconte-t-il. J'aurais préféré ne rien dire mais j'étais vraiment abîmé. Mon patron m'a emmené chez le médecin, j'ai eu neuf points de suture et, l'après-midi, j'étais de retour au boulot."
Tous les mois, Jean-Paul Chauvet, qui vit à la ferme, donne la totalité de sa paye à sa mère, qui lui reverse un peu d'argent de poche. A 19 ans, il rencontre sa future femme, qui travaille elle aussi : la jeune femme a interrompu ses études à 16 ans car le lycée qu'elle voulait fréquenter n'acceptait pas les boursiers. Anne est devenue employée de maison à 17 ans, avant de prendre un emploi de dactylo-facturière chez un grossiste en mercerie du pays nantais. "Ce n'était pas facile, bien sûr mais, à l'époque, on trouvait ça normal de travailler jeune", explique-t-elle aujourd'hui.
Après une formation d'électricien en équipement industriel, Jean-Paul Chauvet rejoint, en 1973, une entreprise de bâtiment et de travaux publics de la région nantaise où il restera plus de trente ans. Il travaille sur les chantiers extérieurs, tire des câbles dans des tranchées, installe des tableaux électriques. "On était souvent debout sur des échelles, cambrés, les bras en hauteur, témoigne-t-il. C'est épuisant. Les nacelles élévatrices, qui sont arrivées dans les années 1990, ont été une vraie révolution dans les conditions de travail, mais pour moi, il était déjà trop tard."
En 1990, il se réveille un jour sans pouvoir mettre le pied à terre. "Double hernie discale, j'avais les vertèbres bousillées", résume-t-il. Après un arrêt de travail de trois mois, il rejoint un poste un peu moins exposé, puis le service de dépannage de l'entreprise. Jean-Paul Chauvet, qui a adhéré à la CFDT dès son arrivée dans l'entreprise, s'investit dans le syndicalisme : il est élu délégué du personnel, délégué syndical central et secrétaire du comité d'entreprise, avant de devenir responsable régional de la branche bâtiment travaux publics pour la CFDT.
Sans le dispositif "carrières longues", M. Chauvet, qui est à la retraite depuis trois ans et demi, serait encore sur les chantiers : il lui aurait fallu continuer à travailler jusqu'à ce qu'il atteigne l'âge de 60 ans, à l'été 2010. "Cela aurait représenté, au total, quarante-six ans de travail dans un métier difficile, constate-t-il. Ce n'est vraiment pas évident. J'ai beaucoup d'arthrose et mes articulations sont très abîmées. J'ai mal aux genoux, aux épaules, aux coudes, c'est une particularité du métier. J'aurai sûrement un jour une prothèse."
Le jour de son départ à la retraite, sa famille a organisé une fête dont il se souvient encore : une soixantaine d'invités, un livre d'or, des discours et un voyage d'une semaine à Marrakech. "C'était la première fois que je prenais l'avion", sourit sa femme. Mais l'inactivité ne s'apprivoise pas en un jour : pendant la première année, Jean-Paul Chauvet, qui a travaillé pendant plus de quarante ans dans des conditions difficiles sans jamais se plaindre, ne cessait d'accumuler les petits bobos. "Le médecin a fini par me dire que j'avais sans doute du mal à m'habituer à la retraite !" plaisante-t-il.
Au fil du temps, Jean-Paul Chauvet a découvert les vertus de l'inactivité aux côtés de sa femme, qui est en invalidité depuis maintenant trois ans. "On finit par apprendre à ne rien faire", sourit-il. Lui qui n'a jamais vraiment profité de son adolescence et de sa jeunesse goûte désormais aux joies des matinées sans réveil et des semaines sans obligations. "Je me rends compte seulement aujourd'hui que, physiquement et moralement, j'en avais vraiment besoin."
Socialement, Jean-Paul Chauvet est resté très actif : il préside la chorale de son village, il est membre du conseil d'administration d'un centre de soins infirmiers associatif et accomplit son troisième mandat de conseiller municipal d'opposition (PS) au sein de la mairie de son village, Pont-Saint-Martin (Loire-Atlantique). Le couple, qui touche une retraite de 1 570 euros - 1 300 euros pour lui, 270 euros pour elle - s'occupe activement de ses deux petits-enfants.
Les quatre fils de Jean-Paul et Anne Chauvet ont fait des études : l'aîné est éducateur spécialisé, le deuxième responsable qualité dans l'agroalimentaire, le troisième agent de conservation du patrimoine en Vendée, le quatrième en master 1 de droit à la faculté de Nantes. "Mon père n'a jamais voulu qu'on soit restreints dans nos choix comme il l'avait été, souligne le benjamin. Quand j'ai eu mon bac, j'hésitais à aller en droit, car j'avais l'impression que c'était une filière réservée à des classes sociales plus élevées. Il a vu que je me mettais des barrières, et c'est lui qui m'a dit de ne pas me mettre ce genre d'obstacles et de suivre mes envies."